RESUME
Le
cancer du sein constitue la première cause de mortalité par
cancer chez la femme et son incidence
est en augmentation. Le Ministère de la Santé a
souhaité généraliser dès 2001 à l'ensemble
du
territoire le dépistage organisé du cancer du
sein, jusque là proposé uniquement dans 32
départements pilotes, au rang desquels trois départements
rhônalpins (Rhône, Isère, Loire). Les cinq
autres départements de Rhône-Alpes devant donc, à très
court terme, "basculer" d'une pratique
actuelle de dépistage individuel vers une pratique de
dépistage organisé.
Forte de sa légitimité dans les champs de la santé publique,
de la prévention et de l'épidémiologie,
l'Union Régionale des Médecins Libéraux
de Rhône-Alpes a considéré qu'elle se devait
de participerà cet objectif de santé publique que constitue la promotion
du dépistage des cancers.
Soutenue financièrement par l'URCAM par le biais du FAQSV,
l'URML Rhône-Alpes a notamment
souhaité mieux cerner la place des médecins libéraux
dans ce dépistage et, plus précisément,
explorer les pratiques actuelles en matière de prescription
ou d'incitation à la mammographie en
analysant le "contenu" d'une consultation de dépistage,
les difficultés rencontrées par le praticien,
les
représentations que s'en fait la femme, les leviers sur
lesquels le médecin pourra s'appuyer, les freins
qu'il lui faudra tenter de vaincre, les réticences que
peut faire naître ce dépistage chez certains
praticiens. Cette étude, réalisée par le
CAREPS, vient en complément d'une première approche
conduite auprès des radiologues par l'Observatoire Régional
de Santé sur les filières d'accès à la
mammographie.
L'enquête a été conduite auprès d'un échantillon
de 263 médecins libéraux volontaires, généralistes
(178) et gynécologues (85), assurant une collecte d'informations
durant 2 semaines pour toutes les
consultantes âgées de 50 à 74 ans et tout
particulièrement pour les femmes n'ayant pas passé de
mammographie dans les deux ans. Au total, 5 438 consultations
ont été notifiées dont 1 299 qui se
rapportaient à des patientes n'ayant pas passé de
mammographie récente ont été analysées
en
détail. Parallèlement, une approche qualitative
complémentaire a été conduite reposant
sur 5 groupes
de parole avec des généralistes et des gynécologues.
L'étude objective le fait que le dépistage du
cancer du sein est désormais une réalité bien
ancrée :
plus de 70% des patientes des généralistes âgées
de 50 à 74 ans et plus de 80% de celles des
gynécologues semblent avoir bénéficié d'une
mammographie dans les 24 mois écoulés. Cependant,
beaucoup de femmes de cette tranche d'âge demeurent encore
non ou mal dépistées. Si, pour la
plupart des patientes de gynécologues il s'agit d'un
retard modéré (mammographie datant de moins
de 3 ans), encore trop nombreuses sont celles qui, dans la
clientèle des généralistes, soit n'ont
jamais
eu de mammographie (7%), soit en ont passé une plusieurs
années auparavant.
Les chiffres recueillis (à considérer avec une
réelle prudence) indiquent un écart assez faible
entre les
départements bénéficiant d'un dépistage
organisé et les autres, ce qui semblerait indiquer que
le
dépistage organisé n'a pas encore atteint son
objectif de "ramener" au dépistage une proportion
significative de femmes qui n'en bénéficiaient
pas à titre individuel. A contrario, chez les 70 ans
et
plus, le déficit de couverture est moins net quand un
dépistage organisé est proposé, ce qui
serait
probablement à mettre au crédit de cette organisation.
Les chiffres de couverture relevés dans cette
enquête sont supérieurs à ceux qui se rapportent à la
population générale (eux-mêmes à considérer
avec prudence), ce qui ne doit pas surprendre puisqu'une
enquête en clientèle porte, par définition,
sur une population sélectionnée et davantage médicalisée.
De plus, dans les chiffres relevés en population, l'écart entre départements disposant
ou non d'un dépistage organisé est plus net que
dans
l'enquête en clientèle de l'URML.
Il n'y a pas toujours corrélation entre l'absence de
dépistage ou le non respect des délais et l'attention
portée par les femmes à leur santé : 20%
de celles qui n'ont pas passé une mammographie au cours
des 24 derniers mois sont décrites par le médecin
comme apportant une grande attention à leur santé.
De plus, dans la clientèle des généralistes,
78% de ces femmes font partie de leurs patientes
régulières tandis que plus du tiers sont suivies
régulièrement sur le plan gynécologique.
Les
gynécologues considèrent, quant à eux,
que 58% de ces femmes sont des patientes régulières.
En
définitive, deux grandes catégories de femmes
non ou mal dépistées sont relevées en clientèle
:
certaines sont mal suivies médicalement et/ou peu connues
du médecin répondant, d'autres sont, au
contraire, a priori bien suivies.
Si l'enquête n'avait pas eu lieu, le thème du dépistage
aurait été abordé lors de la consultation
avec
ces patientes non "à jour" une fois sur trois
par le généraliste et presque toujours par le
spécialiste.
Lorsque le thème n'est pas abordé, ce peut être
pour différentes raisons : motif de la consultation
inapproprié, problème médical, psychologique
ou social intercurrent, niveau intellectuel, planning
surchargé, mauvaise compréhension de la langue,
plus rarement origine ethnique. Chez les
généralistes, le fait que la femme soit suivie
par ailleurs sur le plan gynécologique constitue une
raison
assez fréquente pour ne pas aborder ce thème.
Qu'il existe ou non un dépistage organisé, le
plus
souvent l'abord du thème est laissé à l'initiative
du médecin. Il semblerait cependant que, d'après
leurs
dires, les médecins de petites villes ou du milieu rural
qui ne disposent pas de dépistage organisé soient plus systématiques que leurs confrères
de grandes villes où un tel dispositif existe . Ces
derniers reconnaissent en effet parfois trop s'appuyer sur
cette organisation.
Une fois le thème abordé avec ces patientes non
ou mal dépistées, des réticences ou des
difficultés
peuvent être relevées (plus souvent dans la clientèle
des généralistes), dans 10% des cas ces
réticences ou difficultés sont fortes : les plus
fréquentes sont la peur de savoir, le fait de ne pas
se
sentir concernée, la crainte de la douleur. Quelquefois
est relevé un scepticisme sur l'intérêt
du
dépistage précoce.
Sur le principe, l'adhésion de la grande majorité des
médecins interrogés au dépistage organisé est
acquise. Cependant, si 70% des généralistes considèrent
que cette organisation constitue une
avancée certaine (80% dans les départements où il
existe déjà), cette proportion n'est que de 50%
chez les gynécologues (qu'il existe ou non un dépistage
organisé). De même, dans leur très grande
majorité, les médecins voient le dépistage
organisé comme complémentaire par rapport à l'exercice
libéral de la médecine mais 10% des généralistes
et près de 25% des gynécologues le considèrent
comme étant plutôt en interférence (y compris
dans les départements où il est déjà en
place depuis
longtemps).
Les principales réticences exprimées sont l'intrusion
dans la relation médecin-malade, la
dévalorisation du rôle du médecin, la standardisation
de l'approche, la lourdeur administrative, une
nomenclature non adaptée, l'évolution vers une
médecine ne s'attachant qu'à un organe, la crainte
que désormais l'examen complémentaire prime sur
la clinique… Toutes ces réserves s'exprimenté
galement par le fait que, aussi bien dans les départements
disposant d'un dépistage organisé que
dans les autres, les deux tiers des médecins qui disent
adhérer au programme de dépistage organisé le font -ou pensent le faire- de manière sélective
en adaptant leur attitude (dépistage individuel ou
dépistage organisé) en fonction de la situation.
A l'occasion des groupes de parole, de nombreux généralistes
exerçant dans des départements où existait depuis plusieurs années un dépistage
organisé ont cependant témoigné de l'intérêt
qu'ils
voyaient dans celui-ci : égalité d'accès,
côté systématique de la démarche,
communication,
responsabilisation de la femme, réinvestissement par
ce biais de la sphère gynécologique par
certaines patientes (et par certains généralistes).
Pour ceux-là, loin de remettre en cause la place du
médecin libéral, le dépistage organisé est
de nature à renforcer sa position. Pour certains des
plus
jeunes, installés après sa mise en place, la question
ne se discute même plus.
Même si l'amélioration de la couverture mammographique
chez les femmes "médicalisées" (constituant l'essentiel de la population objet de cette étude)
reste perfectible, l'intérêt du dépistage
organisé semble davantage résider dans l'amélioration
de cette couverture chez des publics peu ou
pas suivis médicalement, d'où l'intérêt
d'une communication s'adressant certes à toute la population
mais ciblant plus spécifiquement ces publics, souvent
plus difficiles à atteindre et nécessitant
certainement des vecteurs originaux d'information.
L'étude confirme la place centrale occupée par
les médecins libéraux (sensibilisation, information,
explication des résultats, accompagnement, soutien),
place qu'ils ne souhaitent pas abdiquer avec la
mise en place d'un dépistage organisé. La question
de la reconnaissance concrète de ce rôle central
est d'ailleurs posée. Cependant, aux réticences
ou aux difficultés rencontrées chez certaines
femmes
se conjuguent celles relevées chez une partie des médecins,
celles-ci étant plus fréquentes chez les
gynécologues. Certaines de ces réticences peuvent être
vues comme la crainte d'une remise en
cause de leur position, d'autres témoignent d'un attachement à une
certaine qualité des soins et de la
relation : crainte d'une évolution vers une pratique
qui placerait les examens complémentaires avant
l'examen clinique, qui imposerait une démarche standardisée
pas forcément compatible avec toutes
les situations et qui, se centrant sur l'organe et non sur
la personne, serait contraire à l'idée de prise
en charge globale du patient. Bien que les nouvelles modalités
du protocole de dépistage aient été appréciées des gynécologues, ces réticences
sont plus fréquemment exprimées par eux que par
les
généralistes. Par ailleurs, le fait que ces réticences
persistent chez certains médecins exerçant depuis
plus de 10 ans dans des départements avec dépistage
organisé montrent qu'un effort de pédagogie
doit certainement être développé pour répondre
aux arguments de ces praticiens et entraîner leur
adhésion. Parallèlement à une communication
en direction du public, la communication en direction
du corps médical ne doit donc certainement pas être
négligée, y compris dans les départements
où une organisation du dépistage est proposée depuis
longtemps.
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